Ride the World in Style

Ride the World in Style
Kawasaki W650

Welcome to my nightmare

Oh moi je ne suis qu'un bouffon Messires !
Un acrobate verbal pour mieux vous faire rire,
Jongleur grammatical et n'étant pas bien né,
Je mendie les regards et fais des pieds de nez.
N'ayant que peu de foi en la nature humaine,
Je traque les fissures de ses allures mondaines.
Je dis les vérités que l'on déteste entendre
Et attire la haine quand je voudrais du tendre.
Mais mon vocabulaire est une bien piètre épée
Et je vous laisse Messieurs l'honneur de batailler.
Nish

samedi 30 janvier 2010

Nish Man - Cardin, Maxim, Pékin



    Cardin,
    Maxim et Pékin
     


    Evidemment quand je suis
    arrivé, jeune Manceau frais, à Hong Kong-les-Oies, je n'avais qu'une
    envie en tête, aller en Chine. Nous étions en 1983 et ça n'faisait
    pas très longtemps que les touristes avaient le droit de s'y aventurer
    seuls. Il a tout de même fallu que j'attende un peu vu ce qui me restait
    de mon salaire de maître auxiliaire de l'Education Nationale à l'arrivée.
    Mais l'Alliance Française est si bonne, tous les trois mois elle donne
    un break de trois semaines à ses professeurs épuisés. J'aurais dû
    être content, il faisait beau, exotique et je pouvais me faire un p'tit
    voyage tous les trois mois. Ça me changeait de Bordeaux-Chesnel. Pourtant
    je n'y suis pas resté longtemps. Ça devait être la régularité,
    la répétition, ou alors la brièveté des trois semaines, ou la longueur
    des trois mois, bref je ne suis jamais content, c'est mon unique qualité.
    Il y a toujours une raison pour n'être pas satisfait, pour que tout
    ne soit pas parfait. A l'époque cette simple constatation suffisait
    à me plonger dans trois jours d'angoisse inactive parfois suivis de
    trois jours d'inactivité pleine d'angoisse. Dans le genre lugubre et
    auto-destructif ça valait son pesant de Valium m'enfin j'n'en faisais
    pas exprès et ça tombait quand ça voulait, à Hong Kong comme au
    Mans. Au moins je ne m'enlisais nulle part.


    Le mois d'octobre arrive,
    mon premier trimestre de prof de FLE s'est assez bien passé et l'Alliance
    a décidé (un peu forcée par mes élèves tout de même) de ne plus
    me virer pour refus d'obéissance (je rechignais opiniâtrement à me
    couper les cheveux). Ce sont mes premières vacances depuis mon arrivée
    et j'ai un peu de fric alors, pas d'hésitation, je fonce en Chine,
    le grand bond en avant sur la capitale maoïste, je vais secouer mes
    mèches dans la poussière jaune de Pékin, je vais comparer l'architecture
    des temples à celle des pagodes, dénicher l'influence gréco-hindoue
    dans les blocs griso-majestueux de style stalinien, bouffer du canard
    laqué et prendre plein de photos invendables.


    Brigitte, qui bosse aussi
    à l'Alliance, vient avec moi. Er... non, c'est moi qui vais avec elle
    plutôt; elle traîne en Asie depuis cinq ans déjà, elle a essayé
    d'apprendre le mandarin en faisant langues-o mais comme c'est une pressée,
    elle s'est dit que ça irait plus vite en faisant la boniche à Taiwan.
    Brigitte a une copine qui travaille à Pékin et qui veut bien nous
    héberger dans sa suite de l'hôtel de Pékin près de la place Tien
    An Men. Bon plan pour moi qui débarque, je vais pouvoir parasiter des
    initiés de premier ordre! De Hong Kong, il faut deux jours, en passant
    par Canton, pour parvenir à Pékin par le train. En deuxième classe
    les sièges sont très durs mais les voyageurs sont plus causants. De
    toute façon nous n'avons jamais vu nos couchettes réservées ni le
    mec qui était censé nous y amener. Elles ont dû partir en bakchich.
    Brigitte discute le coup avec deux ouvriers agricoles en route vers
    une nouvelle affectation. Elle ne me traduit que l'essentiel mais ça
    suffit, leur masque de voyageurs anonymes s'est dissout dès les premiers
    mots, le mandarin de ma copine a éclairé leurs yeux d'enthousiasme,
    la communication s'est ouverte et ils deviennent tout de suite plus
    chaleureux.


    Au bout de 36 heures, nous
    arrivons à la gare de Pékin, au petit jour, le visage couvert de suie.
    Il ne fait pas très chaud mais il y a déjà foule devant la gare.
    Pas facile de se frayer un chemin pour retrouver le trottoir. L'avenue
    est incroyablement large, des groupes d'ouvriers pédalent mollement.
    Ils ont tous les mêmes bicyclettes noires, le même costume gris-bleu,
    ou kaki, la même casquette Mao et le même vide dans les yeux. D'emblée
    je me retrouve dans une atmosphère à la Huxley. Ça ne me plaît pas
    du tout. Brigitte et moi essayons de trouver l'hôtel de Pékin et c'est
    assez loin. Quelque chose me semble bizarre, ça fait des kilomètres
    que nous marchons et je n'ai toujours pas réussi à croiser un regard.
    D'habitude, où que j'aille, les gens m'observent à cause de mes cheveux
    longs et selon les pays que je traverse, j'ai droit à une réaction
    différente. En Thaïlande je dois être un "Lady-Man", en
    Indonésie je me prends pour Jésus, en Inde je suis un saddhu, aux
    Philippines un hippie, à Hong Kong un clochard, en Chine rien! Pas
    un regard, pas un rire, pas un haussement de sourcil. Fichtre, qu'on
    se moque de moi, soit, qu'on me haïsse, soit, mais qu'on m'ignore alors
    là dur ! Je sens que je vais encore angoisser dans l'inactivité si
    ça continue! Je fais part de ma frustration à Brigitte qui décide
    de marcher dix pas derrière moi histoire de vérifier un truc. Elle
    revient à mon niveau deux minutes après, hilare.


    -"Quoi, qu'est-ce
    qu'il y a ? Qu'est-ce qu'il ont dit ?"


    -"Ah ben tu devrais
    voir ça ! Ils ne regardent pas quand ils te croisent parce qu'ils sont
    polis mais dans ton dos j'te dis pas..! Non seulement ils s'arrêtent
    et se retournent mais ils s'attroupent, ils en discutent entre eux,
    j'ai même entendu une vieille qui pensait que tu devais cacher une
    maladie de peau gerbos sous tes cheveux! En tout cas ils se marrent
    bien!"


    Je grince.


    La suite de Marie-Jo, au
    Beijing Hotel, est très bien, très chinoise avec des p'tites broderies
    sur les fauteuils, les gros caractères calligraphiés aux murs et la
    thermos d'eau bouillante sur la table de nuit. Par la fenêtre on aperçoit
    le ciel gris et les gros cubes barbants des bâtiments administratifs.
    Marie-Jo nous explique que la suite au-dessus comme celle du dessous,
    sont occupées par des Français. Celle d'à côté et toutes celles
    en-dessous sont occupées par des Américains. Il paraît que c'est
    plus pratique pour installer les écoutes téléphoniques. Quand elle
    voit mon bout de shit elle me conseille de ne pas le laisser dans la
    chambre car la femme de ménage est aussi chargée de sa fouille. Paranoïa
    ? Hum, vu l'ambiance je n'en suis pas trop sûr.


    Elle est lourde l'ambiance,
    il faut remplir des formulaires et montrer son passeport à chaque achat,
    louer un vélo peut prendre une semaine, l'acheter prend un an et pour
    parfaire le tableau, nous sommes en pleine fête nationale et nous n'arrivons
    même pas à aller voir la grande muraille. On se venge sur les parcs
    magnifiques et romantiques qui parsèment la ville, on visite les temples
    que je trouve décevants, tous identiques, la cité interdite où les
    Chinois viennent se faire photographier avec des appareils à cagoule
    devant de fausses limousines mais en général on s'ennuie un peu. J'essaie
    de m'occuper en prenant des photos mais même ça c'est la galère.
    Moi ce sont les visages qui m'intéressent et ce n'est pas c'qu'il y
    a de plus simple à photographier. En fait dès que le sujet s'aperçoit
    qu'on le prend en photo, ça n'en vaut plus la peine. Ça peut être
    assez dangereux comme sport aussi, surtout dans les pays musulmans,
    surtout quand on cherche les visages féminins. Heureusement j'avais
    trouvé un gadget sympa, un truc qui se visse au bout des objectifs
    et qui permet de faire des photos dans les coins. Tu vises innocemment
    devant toi et tu captures le beau visage dévoilé à droite.


    Ça marche partout ce truc-là,
    un vrai plaisir, partout sauf en Chine; toujours à cause de cette gêne
    qu'ils semblent avoir à regarder les étrangers en face! Il n'y a rien
    à faire, même si tu les zoomes en pleine poire ils regardent ailleurs,
    l'air pas concerné. Par contre, comme pour mes cheveux, dès qu'ils
    s'imaginent que je ne les vois pas, ils se mettent à me dévisager,
    l'oeil fixe et écarquillé. Alors mon gadget, il me donne toujours
    les mêmes expressions ébahies, c'est pas la peine de se fatiguer à
    trimbaler ma sacoche d'objectifs.


    L'ennui donc, jusqu'au
    jour où nous rencontrons Philippe et Jean-Pierre dans le hall de l'hôtel
    où, affamés, ils viennent vérifier le menu de la buvette. Ils ont
    la pêche, ils sont sur la route depuis trois mois, y restent encore
    six et ils ont plein de choses à raconter. Ils ont même trouvé un
    bureau de location de vélos clandestin et nous partons bientôt nous
    ravitailler en deux roues. Ah ils sont supers les vélos chinois, on
    peut stopper net la roue arrière avec les pédales comme en Allemagne.
    Ça vous donne des dérapages contrôlés de toute beauté cette option-là
    ! Du coup on s'amuse un peu; on fait la course en slalomant au milieu
    des mornes pédaleurs pékinois, on s'arrête en travers aux feux rouges
    dans de grandes stridences, on joue au Frisbee sous le portrait de Mao
    en tournant à vélo à toute allure sur la place Tien An Men devant
    les visages ébahis des gens qui s'arrêtent pour nous observer. Pour
    une fois on rigole. Plus les jours passent plus nous apprenons de choses
    sur Pékin à tel point que toujours prêt à écrire un article pour
    mes copains du journal Viper, je pars enquêter sur mon sujet favori:
    la défonce. Et j'en reviens bientôt avec cet article (paru dans le
    No 9 de Viper en janvier 1984):


    "Il y a du Haschisch
    en Chine !


    Quand, la tête enveloppée
    d'un brouillard bleuté, vous délirez sur Hong Kong, à quoi pensez-vous
    ? Aux buildings et à l'opium je suppose. C'est bien connu, les uns
    doivent tout à l'autre puisque HK a bâti sa fortune sur le trafic
    du "dross". Aussi, dès que l'avion a entamé sa descente
    sur les tours de Kowloon, je cherchais déjà les ruelles sombres et
    louches susceptibles de camoufler quelques fumeries exotiques.


    Hélas, je n'ai pas tardé
    à déchanter. HK a renié ses origines. Si les longues pipes sont toujours
    tirées, sur les trottoirs, par des vieillards faméliques, elles ne
    contiennent plus la plupart du temps que du tabac. Et du mauvais en
    plus ! Il faut se faire une raison, ce n'est plus la peine d'espérer
    goûter aux délices de l'opium à HK. S'il reste un certain nombre
    de fumeries dans des quartiers de coupe-jarrets comme Kowloon City,
    celles-ci sont protégées par les sociétés secrètes chinoises des
    Triades et franchement, il vaut mieux ne pas s'y frotter, le blanc y
    est plutôt mal vu.


    Par contre la poudre abonde.
    Elle coûte moins cher qu'à Bangkok: 80FF le gramme. Elle arrive en
    général de Birmanie et du Triangle d'Or d'où elle est acheminée
    par caravanes entières à travers la Chine. Les Chinois de HK ont oublié
    l'opium et aujourd'hui, plus de 200 000 d'entre eux se défoncent à
    la poudre ce qui commence à poser un problème aux autorités. Des
    campagnes de mise en garde sont lancées à la télé. On y voit un
    jeune drogué qui, pris de remords, va boire une mixture dans un centre
    de désintoxication et se retrouve, le sourire aux lèvres, ouvrier
    sur un chantier, marié et père de famille. Je doute des résultats
    mais ça fait clean, comme tout le reste ici.


    Et puis un jour, par hasard,
    je rencontre un Italien qui, de retour du Népal, a quelques kilos à
    vendre. Je ne me sens plus de joie: depuis l'Inde, je n'en avais jamais
    refumé. On va le goûter dans les chiottes d'un hôtel crasseux de
    Nathan Road et nous voilà bientôt assis, raides défoncés, à 2 sur
    les W.C. Ce shit est très bon, très frais et très cher: 65FF le gramme.
    Il délire un peu, cet Italien. Ça ne s'appelle plus un bénéfice
    ça ! Écoeuré je vais pour refuser quand le prix descend de lui-même
    à 35FF à condition d'en prendre un bon paquet. Je l'achète à 30
    balles et à partir de ce jour, point de friandise ne manquerai!


    Nous vivons à trois dans
    un appartement cossu qu'on nous a prêté et chacun de nous a tant d'amis
    et de relations qu'il ne désemplit pas. Or les routards ne se déplacent
    jamais sans leur bagage de rêves, que ce soit dans leur tête ou dans
    leurs poches. Aussi, nous partons chaque soir pour un nouveau pays aidés
    en cela par les spécialités locales qu'ils en rapportent. Rien ne
    manque: opium de Katmandu, Népalais pressé sur l'Himalaya au soleil
    couchant, poudre pure et blanche du Triangle d'Or, ganja des Philippines
    ou de Thaïlande, acides californiens, sans le moindre speed et même
    un peu de coke de Bolivie vendue 5000 dollars HK le gramme tant elle
    est rare ! Bref, l'ambiance est cool, la qualité est bonne et les pubs
    des cow-boys Marlboro à la télé nous font bien planer. Mais il manque
    encore une touche d'originalité, un zeste de nouveauté, un soupçon
    d'inhabituel. La révélation nous vint alors sous les traits d'un dealer
    sans frontière: il y a du shit en Chine! Ô vieux baba cool, rejoins
    les rangs de la New Wave, sois in et va t'écrouler en Chine. L'Inde,
    le Népal, c'est démodé, tu trouveras à Urumqui, au Nord-Ouest de
    la Chine Populaire, un des meilleurs haschs du monde, le pollen le plus
    parfumé et la défonce la plus rafraîchissante qui soit. De couleur
    brun très clair il se presse facilement, se chauffe à peine et s'émiette
    à merveille. On peut facilement le prendre pour du libanais très frais
    mais le goût doux et parfumé et les effets n'ont rien à voir. Il
    est aussi fort que le Manali, plus facile d'utilisation et donne une
    petite pêche qui, tout en étant raide défoncé, permet tout de même
    d'aller nager dans les îles ou de grimper dans les montagnes sous un
    typhon! Enfin on le trouve à un prix ridicule car en Chine, où il
    n'intéresse que les minorités musulmanes, il est vendu au prix du
    thé...


    La douane entre la Chine
    et Hong Kong étant une vraie partie de plaisir, je décide d'aller
    me rendre compte sur place. Je n'irai pas à Urumqui car il faut au
    minimum une semaine pour s'y rendre. Pour un premier essai je m'en tiens
    à Pékin. Mais là-bas, point de Muslims, point de shit. Heureusement
    j'ai mes provisions et je m'amuse à slalomer sur la place Tien An Men,
    au milieu des milliers de cyclistes en tenue Mao et sous l'oeil humide
    du Grand Timonier.


    Au bout d'une semaine cependant,
    des informations intéressantes arrivent à mes oreilles. L'herbe pousse
    paraît-il en toute liberté dans la nature. On peut trouver des pieds
    en pleine maturité étalant leurs feuilles magiques en pleine rue et
    sous les yeux indifférents des passants! D'abord je rigole: quoi ,
    en Chine communiste !? C'est la folie ! Et puis comme ça a l'air sérieux,
    j'enfourche mon vélo et je fonce à l'Université de Pékin et là,
    effectivement, sous les fenêtres des piaules, pousse de l'herbe communiste
    de belle taille! Marchais, qu'as-tu à répondre ?


    Je me fais un petit stick
    pur. L'effet, gentil, est équivalent à une bonne française. En fait,
    les Chinois cultivent le cannabis comme votre mère ses géraniums,
    juste pour la beauté de la plante. Quand ils nous voient en cueillir
    quelques feuilles, ils se marrent, s'imaginent qu'on croit cueillir
    des feuilles de thé.


    Mais il y a mieux: on peut,
    pour un prix modique, acheter dans les pharmacies un médicament pour
    dormir. Cela se présente sous forme d'infusion à boire avant d'aller
    se coucher. Et qu'y-a-t-il dans les sachets ? De l'herbe... On peut
    donc s'imaginer que les membres du parti se défoncent chaque soir en
    toute légalité. La médecine chinoise est moins con que la nôtre
    !


    Alors, vous qui en avez
    assez de payer 10 sacs pour un vieux bout de marocain coupé au caoutchouc,
    vous qui connaissez Goa comme votre poche, ne sombrez pas dans le désespoir,
    venez donc chercher votre visa à Hong Kong et allez vous acheter un
    kilo de chinois que vous irez fumer dans les montagnes avec de vieux
    musulmans qui se tapent du marxisme. C'est bon, c'est cool, c'est pas
    cher et ça épatera vos amis. Nish"


    Et maintenant, un message
    subliminal de M. Davy Père:


    "Le Saviez-vous?


    - Une des toutes premières
    plantes cultivées par l'homme fut le cannabis. - Pendant plus de 3500
    ans, la marijuana fut la drogue la plus utilisée dans la médecine
    orientale. - De 1631 jusqu'au début du 19e siècle, il était légal
    en Amérique du Nord de payer ses impôts avec du chanvre.


    - Toujours en Amérique
    du Nord, au 17e et 18e siècle, refuser de planter du chanvre était
    contre la loi. De 1763 à 1769, en Virginie, on pouvait même aller
    en prison pour cette raison!


    - Aux Etats-Unis, de 1842
    à la fin du siècle, le chanvre indien était utilisé comme remède
    pour des centaines de maux et maladies, autant pour les adultes que
    pour les enfants, et cela sans crainte des effets psychotropes!


    - Jusqu'en 1883, 75 à
    90% de la production mondiale de papier provenait du cannabis.


    - Un hectare de cannabis
    produit autant de pâte à papier que quatre hectares et demi d'arbres.


    - Jusqu'en 1937, toutes
    les bonnes peintures et vernis étaient fabriqués à partir d'huile
    de graines de cannabis. En 1935, 58 000 tonnes de graines furent utilisées
    rien qu'aux Etats-Unis.


    - En 1937, Harry Anslinger,
    1er directeur du Narcotic Bureau proclamait:"Dans toute l'histoire
    de l'humanité, la marijuana est la drogue qui engendre le plus de violence".


    - En 1948, 4 ans après
    le rapport de LaGardia (un des plus importants rapports à ce jour,
    incontestable bien que contesté, réfutant à peu près 90% des "aspects
    négatifs" du cannabis), le même Anslinger avouait, devant le
    Congrès, qu'il ne croyait plus que la marijuana était cause de violence,
    mais qu'elle était encore plus dangereuse que ça, parce qu'elle "rendait
    ses usagers si tranquilles et si pacifiques que, dans le futur, les
    jeunes Américains ne voudraient plus se battre dans nos guerres!!!"


    - Si la marijuana était
    légale, elle remplacerait aujourd'hui de 10 à 20% de tous les médicaments
    et thérapies pharmaceutiques.


    - Les graines de cannabis
    contiennent plus d'enzymes et d'acides aminés que n'importe quel aliment
    et peuvent produire de très riches récoltes sur des terrains jugés
    improductifs. Préparées comme le soja, elles peuvent devenir un aliment
    de base, pour un prix de revient inférieur de 10% à celui du soja.


    - Et maintenant une belle
    histoire: il y a de ça bien longtemps, arriva au Maroc un saint homme,
    ermite de son état, appelé Sidi Hidi. Dans son sac, il avait une poignée
    de graines: le cannabis. Vénéré depuis lors par tous les fumeurs
    de kif (nchaiouis), sa tombe est devenu un lieu de pèlerinage. Avant
    de mourir, il laissa aux générations futures cet adage irréprochable:"Le
    kif est comme le feu. Un peu, ça réchauffe, trop brûle!"


    Reprenons notre émission.


    Un jour où, pour changer,
    nous n'avions rien à faire, notre petit groupe décide de prendre les
    bicyclettes pour aller voir le Palais d'Eté. C'est une magnifique mais
    assez longue promenade que de pédaler le long des canaux jusqu'au lac
    gigantesque où s'étale le Palais d'Eté. En hiver les Pékinois s'y
    rendent en patins sur la glace de ces canaux et je me suis promis d'y
    retourner juste pour ça. En chemin nous passons près d'une haute pagode.
    Philippe s'arrête et, tous les cinq, nous nous approchons de l'édifice.
    La porte est fermée à clé mais Marie-Jo rigole en montrant le câble
    du paratonnerre qui s'enfonce dans la terre: -"Voilà l'ascenseur!"
    Moi, toujours un peu stoned, je la prends au mot, j'empoigne le câble,
    assure mes semelles sur la façade de la pagode vieillie par l'érosion
    et j'entame mon escalade suivi de près par Philippe, Jean-Pierre et
    Brigitte. De là-haut la vue est magnifique et nous éclatons de rire
    en nous apercevant que dans les champs voisins, tout le monde s'est
    arrêté de travailler pour nous regarder. Décidément, on se sera
    vraiment fait remarquer dans la région!


    Après avoir visité les
    différentes salles et jardins du Palais d'Eté en compagnie d'une foule
    de touristes chinois, nous repartons sur nos vélos vers Pékin. La
    nuit tombe mais il fait encore assez clair pour que nous stoppions tout
    net, ébahis, devant un bâtiment au carrefour de deux larges avenues.
    L'entrée du bloc grisâtre est surmontée d'un store rouge qui n'était
    pas là ce matin. Non, rien à voir avec la fête nationale, notre stupeur
    n'est pas due à la couleur mais aux lettres d'or qui y brillent: Maxim.


    Hein ? Qu'est-ce que c'est
    qu'ça ? On se regarde tous éberlués, mais qu'est-ce que ça fout
    là ??? On gare les bicyclettes contre le mur du bâtiment et on s'approche
    de l'entrée. Mais un garde chinois nous barre le chemin. Une bonne
    quinzaine de curieux rigolent. Bon, comme dans "Le Club des Cinq"
    d'Enyd Blyton (collection rose) mais sans Dagobert, nous nous réunissons
    pour une mise au point commune. Merde si Maxim est à Pékin, on veut
    savoir pourquoi et comment! Z'avez vu la petite entrée là-bas sur
    l'côté? Avec un peu d'chance il n'y aura pas de gardes. On y va ?
    On y va. Tiens il y a un ascenseur, allez on s'l'prend. Ding, 1er étage,
    la porte s'ouvre mais le passage est bloqué par une palissade de bois.
    Merde ! On redescend et on essaie l'escalier. Arrivés au premier, même
    chose, le passage est bloqué. Crénom ! Attendez, j'ai une idée! On
    monte au second et on redescend d'un étage, j'vous parie qu'ils n'y
    ont pas pensé. On essaie, gagné ! On arrive au 1er étage. Rien, juste
    un palier, puis dans l'ombre on remarque une petite porte de service
    sur ressort. On pousse un peu pour regarder. C'est le bar du Maxim !
    Putain les mecs, c'est le bar du Maxim ! Shhh ! Ouais, putain ! T'as
    vu, y'a même les Toulouse Lautrec sur les murs ! Mais qu'est-ce que
    c'est qu'ce délire !?


    On referme la porte tout
    doucement. Les deux garçons chinois, derrière le bar ne nous ont pas
    remarqués, ils astiquent des verres, l'air absent et la veste blanche
    immaculée.


    Bon ben qu'est-ce qu'on
    fait maintenant ? On entre ? Ouais mais on va s'faire virer tout d'suite
    ! Attends, on a nos appareils photo, on se les met en bandoulière et
    on dit aux Chinois qu'on est journalistes. On a juste qu'a éviter d'foutre
    la zone. Ok, allons-y!


    On pousse la porte, c'est
    à peine si les garçons lèvent un oeil. A part eux nous sommes seuls
    dans le bar. Il n'y a pas à dire, c'est la même chose qu'à Paris,
    même déco, mêmes cendriers, mêmes bougies, même mobilier, jusqu'aux
    panneaux d'acajou sur les murs, c'est pas croyable mais surtout, qu'est-ce
    que ça fout là ??? Même pour un film, ils n'iraient pas peaufiner
    les détails à ce point-là, ça doit coûter une fortune !


    On s'installe au bar et
    un garçon vient prendre nos commandes. Merde, on est obligé de consommer
    ? Non parce qu'on est chez Maxim là les mecs, pas chez McDo ! Brigitte
    discute avec le barman, les boissons sont gratuites. Aaaah booonn !
    Bon ben une petite coupe de champagne, moi, ça me ravigoterait bien
    un peu! On s'entend sur le champ et bientôt cinq coupes arrivent. Yummy
    le champagne au Maxim, surtout après une journée à pédaler dans
    la poussière jaune! Du bar on aperçoit la salle de restaurant au fond
    de laquelle une trentaine de personnes discutent en dégustant des petits
    sandwiches. On pourrait essayer de se mêler à eux mais avec nos jeans
    et T-shirts, ca va pas être du gâteau pour passer inaperçus, laissons
    tomber.


    Nous savourons notre deuxième
    coupe de champagne lorsqu'un grand type de style méditerranéen entre
    dans le bar avec une pleine brassée de pieds d'appareils photo et de
    lampes de projecteurs. Il s'installe, je l'observe puis il se tourne
    vers moi et me dit avec un accent italien que l'on va faire une interview
    du patron et que si je veux profiter des projecteurs pour faire des
    photos, je suis le bienvenu. Là- dessus deux mecs bien sapés entrent
    et vont s'asseoir à l'une des tables du bar. L'interview est en italien.
    Effectivement j'en profite pour faire quelques photos et je remarque
    que le journaliste commence toutes ces questions par: "Pietro Cardini...
    nia nia nio gni ?" Pietro Cardini ? J'traduirais ça par Pierre
    Cardin moi si j'm'écoutais. Qu'est-ce que c'est encore que ce micmac?
    Qu'est-ce qu'il foutrait là ? Il fait de la mode pour homme que je
    sache que j'm'électrocufiais tous les soirs quand j'enlevais ses saloperies
    de polos collants en polyester que ma mère m'obligeait à porter dans
    les années 70 et qui n'arrangeaient pas ma réputation d'pédé à
    l'école. Pourtant l'autre a dit qu'c'était lui l'patron de Maxim.
    Je retourne au bar faire part de ma découverte aux copains et Philippe
    se rappelle avoir lu quelque part qu'effectivement Cardin avait racheté
    Maxim. Ben oui mais de là à l'déménager à Pékin quand même ???


    Soudain, grosse gêne,
    l'interview est terminée et Cardin nous fonce droit dessus. Il se commande
    une coupe de champagne, se tourne vers nous et demande de manière exquise:


    -"Mais enfin, qui
    êtes-vous ? Que faites-vous chez moi ?"


    Court silence, Brigitte
    nous sauve:


    -"Eh bien nous sommes
    français, nous étudions le mandarin à Taiwan et nous sommes en vacances
    à Pékin. Nous avons été très étonnés de voir Maxim écrit sur
    un bâtiment et nous sommes venus voir."


    -"Ah vous étudiez
    le chinois ? Voilà qui m'intéresse beaucoup. Écoutez cela va sans
    doute vous paraître un peu abrupt mais j'ai un besoin urgent de gens
    qui sachent parler aussi bien le français que le mandarin alors c'est
    vraiment une chance que vous soyez là! Il faut absolument que nous
    nous revoyions! Comme vous le constatez, je suis très pris en ce moment
    mais peut-être aurez-vous l'occasion de repasser demain? Où logez-vous?"


    -"Er.. au Beijing
    Hotel."


    -"Moi aussi mais je
    suis souvent ici. Comment vous débrouillez-vous avec la langue ?"


    Ahem, oui, er... bonne
    question ! Brigitte ne se démonte pas.


    -"Marie-Jo et moi
    nous parlons couramment, les garçons viennent de commencer."


    -"Oui, nous, on n'est
    pas très bons." renchérît Philippe.


    -"Mais tout de même,
    vous avez dû faire des études avant?"


    -"Oui, de la comptabilité,
    on vient de finir nos études à Paris."


    -"Ah mais c'est merveilleux!
    J'ai justement besoin de deux comptables ! L'un pour s'occuper des arrivages
    et l'autre pour les affaires du restaurant! Venez me voir aussi demain.
    Et vous, quelle est votre spécialité?" demande-t-il en se tournant
    vers moi.


    -"Oh moi je voyage,
    je fais des photos et j'écris des articles que j'essaie ensuite de
    faire publier en France."


    -"Ahah, ça par contre
    j'ai tout ce qu'il me faut. Des photographes, dans la mode, il y en
    a un paquet."


    -"Je comprends bien
    et je ne cherche pas d'emploi. Cependant je vous serais très reconnaissant
    si je pouvais accompagner mes amis ici demain pour prendre quelques
    photos du restaurant et peut-être m'accorderiez-vous une interview?"


    -"Mais oui, certainement,
    venez quand vous voulez."


    Et il retourne vers l'autre
    groupe qui s'empiffre dans la salle de restaurant. On se regarde, on
    a tous une lueur dans les yeux et un petit sourire au coin des lèvres.
    La magie des voyages !


    Nous passons la soirée
    à bâtir des châteaux andalous mais les mêmes questions subsistent.
    Que fait Maxim ici ? Pourquoi ? Qui peut s'offrir ça à Pékin ? Ca
    me fait penser au film "Fitzgaraldo" avec Klaus Kinski quand
    il essaie de faire passer un bateau sur la montagne pour construire
    un opéra en pleine jungle amazonienne. C'est à peu près aussi logique.
    Basta ! On s'en roule un petit dernier pour se calmer et on verra bien
    demain.


    Le lendemain matin je pars
    assez tôt avec ma sacoche d'objectifs mais j'y vais tout seul. Les
    autres veulent absolument repasser leurs robes et costards pour assurer
    davantage ce soir. Ils sont invités en effet à la première soirée
    d'ouverture que Cardin donne pour ses amis personnels. Cette fois le
    garde me laisse entrer et je me promène dans les salles du restaurant.
    A la lueur du jour on s'aperçoit vite que les panneaux d'acajou ne
    sont en fait que de la peinture sur du contre-plaqué. Les bougies sont
    fausses aussi, il y a des piles dedans. Bon Toulouse-Lautrec je me serais
    douté que c'était de la reproduction mais tout de même, remplacer
    les vitraux par des bouts de plastique colorés, c'est un peu gros!
    Je prends des photos. Tiens, Cardin donne une autre interview. Allons
    voir. Cette fois-ci ce sont des Canadziens du Québec qui posent des
    questions, j'vais pouvoir comprendre.


    -"Monsieur Cardin,
    une question que tout le monde se pose, c'est de savoir pourquoi il
    vous a semblé important d'ouvrir un nouveau restaurant Maxim dans la
    capitale du monde communiste chinois. Pourriez-vous nous en expliquer
    les raisons ?"


    -"Oh mais c'est très
    simple! Le monde chinois a toujours été une grande fascination pour
    moi. J'admire ce peuple et dans la mesure de mes modestes moyens, j'aimerais
    pouvoir lui apporter un peu de la culture de mon propre pays. Or la
    cuisine est l'un des éléments les plus agréables de la culture française.
    Comme vous le savez, j'ai récemment racheté Maxim et je me suis dit
    que ce serait bien si je pouvais offrir la chance au Chinois qui ouvre
    sa boîte de sardines tous les jours dans sa rizière, de goûter un
    peu des produits de mon pays."


    Le journaliste en arrête
    net sa caméra.


    -"Monsieur Cardin!
    Pourriez-vous s'il-vous-plaît faire preuve d'un peu plus de franchise
    !? Il lui faudrait dépenser six mois de salaire au paysan chinois pour
    payer l'addition d'un dîner chez vous !"


    Cardin ne s'est pas démonté,
    il s'est fendu de son plus beau sourire et lui a répondu:


    -"De la franchise
    ? En Chine Populaire ? Vous plaisantez mon ami!"


    Et il est reparti dans
    son bureau.


    A un moment, j'ai eu peur,
    j'étais dans une petite salle pleine de vitraux en plastoque, en train
    de faire une photo vachement artistique, quand Cardin est entré soudain,
    avec l'air d'un conjuré, en refermant la porte derrière lui ! Être
    seul dans une petite pièce avec lui n'était pas du tout le genre d'interview
    que j'avais en tête mais j'ai été vite rassuré.


    -"Je voulais juste
    vous dire rapidement là comme ça, ne le répétez pas mais c'est un
    scoop ! Vous tenez un scoop là ! Imaginez un peu ! Maxim à Pékin
    ! Un symbole capitaliste de cet acabit au sein de la capitale communiste
    ! Haha !"


    Et il sort aussi vite qu'il
    est entré me laissant un rien éberlué. Cardin, un roi d'la provoc
    ? Hmmm ! Mouiiii... L'a tant d'fric que ça ? Étrange...


    Le soir, ne faisant pas
    partie des amis personnels du couturier, je reste dans ma chambre à
    bouquiner. Philippe et Jean-Pierre sont très beaux, en costards et
    cravate, les deux filles assurent bien mais lorsqu'ils reviennent ils
    sont déçus. Cardin n'a pas eu le temps de leur parler, occupé qu'il
    était à recevoir chaleureusement de très franches félicitations.
    Ils ont bien mangé malgré tout, les chiens ! Ils n'ont pas pu parler
    d'affaires mais Cardin les a conviés le lendemain soir pour la cérémonie
    d'ouverture dédiée cette fois aux gros hommes d'affaires et aux diplomates
    de la ville. Cette fois, j'y vais. Je ne m'y plais pas mais j'arrive
    à prendre quelques photos marrantes comme le grand reporter de Paris
    Match obligé, pour être aimable, de prendre un couple de petits vieux
    avec un minuscule instamatique de quatre sous. En général ce genre
    d'ambiance où la prunelle de chacun reste froide malgré les sourires
    radieux m'horripile rapidement. Je rentre.


    Mes potes me rejoignent
    un peu plus tard, fumasses, eh oui, ils n'ont toujours pas pu parler
    à Cardin. Il leur faudra réintégrer leurs jolis atours une fois encore
    demain soir. C'est plus des vacances ! Cette troisième et dernière
    soirée d'inauguration est cette fois dédiée, c'est la moindre des
    choses me dis-je, aux officiels chinois. Mon flash s'en donne à coeur
    joie. Ils sont venus en habits Mao ! Avec la casquette et l'étoile
    rouge ! Sur fond de Toulouse-Lautrec ! Assis devant des petits cendriers
    en porcelaine de Limoges ! Ah que c'est beau ! Ils boivent du champagne
    dans des flûtes ou du cognac dans de larges verres comme n'importe
    quel notaire du 16e arrondissement. Je jubile. C'est vrai qu'il est
    marrant le plan Cardin. Il manque pas d'espace ce type-là ! Mes amis
    ont disparu, Cardini aussi. Ils doivent être ensemble finalement. Marrant
    ça qu'Cardin s'sente moins occupé quand c'est la soirée des Chinois...
    Bon, je les retrouverai à l'hôtel. Ils arrivent une heure après,
    la mine longue et défaite. Ben quoi, qu'est-ce qui vous arrive ?


    -"Pff, c'est tombé
    à l'eau! Cardin prétend que l'gouvernement chinois ne veut pas le
    laisser employer davantage de personnel français. Ils ne donneront
    pas les visas d'travail. Il faut qu'il emploie des Chinois, ce qui l'fait
    bien chier apparemment."


    -"Merde! Dur dis-donc
    !"


    -"Boh, on est en voyage
    de toute façon, pis c'était pas banal comme aventure, pis on a pas
    tout perdu, on est tous invités à dîner demain soir. Cardin s'en
    va après-demain et il veut régaler tout son personnel avant son départ."


    -"Chouette ! On va
    bouffer chez Maxim ! Ça va m'changer du riz frit et du canard laqué
    spongieux !"


    -"Pff, tu parles,
    moi j'marche au Mars et au yaourt depuis une semaine !"


    -"Ouais, ras le bol
    du riz au sable!"


    Nous avons droit à l'apéritif,
    tout le monde est très jovial ce soir-là dans la salle du bar. Cardin,
    un peu éméché, nous présente le directeur de la succursale pékinoise
    de Maxim, un bourguignon au nez pivoine, j'aperçois le sommelier qui
    roule une pelle à un cuistot derrière un pilier en "acajou",
    on rigole et on passe à table. Hmmm, c'est pas mauvais chez Maxim dis-donc
    ! Le pain est frais comme la rosée mais en moins humide, les entrées,
    les viandes, les petits légumes et les pommes-four succulent à qui
    mieux mieux et le pinard est tout à fait à la hauteur. Les bouteilles
    dégringolent dare-dare d'ailleurs et le directeur bourguignon n'y est
    pas pour rien. Ses blagues tournent au pesant, son timbre s'élève,
    son nez luit dans la lumière jaune, je commence à l'observer avec
    intérêt et alors qu'il vient de sortir une boutade relevée sur la
    sexualité des Chinois mâles, je balance:


    -"Oui hein, heureusement
    qu'Cardin est là pour les aider à grandir ! C'est quand même pas
    croyable qu'il ait réussi à ouvrir Maxim ici, quel culot!"


    -"Hein, Cardin ? Du
    culot ? Qu'est-ce qu'il a pu t'raconter encore ?"


    -"Ben il m'a dit que
    j'tenais un scoop et qu'il avait réussi à installer le symbole du
    capitalisme culinaire en Chine communiste."


    Il se fend la pêche.


    -"Qu'est-ce qui vous
    fait rire ? C'est pas comme ça qu'les choses se sont passées ?"


    -"Ah non, ça, c'est
    pas comme ça qu'les choses se sont passées ! Cardin a été forcé
    d'ouvrir cette connerie. Il sait bien qu'ça peut pas marcher ici mais
    il pouvait pas faire autrement."


    -"Comment ça ?"


    -"Tout est en toc
    ici t'as pas remarqué ? On a mis une semaine à tout installer et ça
    prend trois jours pour tout remballer. Tu comprends, Cardin a onze usines
    de confection en Chine. Les ouvriers, ils les payent même pas. Il paye
    le gouvernement qui, lui, paye les ouvriers. Alors quand le parti a
    décrété qu'il fallait s'ouvrir au commerce extérieur, ils se sont
    dit merde, on a même pas d'restaurant d'affaires. C'est là qu'ils
    ont téléphoné à Cardin à propos de son Maxim tout neuf. Ils se
    rendent même pas compte que Maxim n'a rien d'un restau d'affaires.
    C'est trop cher, ça va être un flop abominable mais Cardin ne pouvait
    pas refuser alors tout ce qu'il espère, c'est qu'en montant un Mini-Maxim
    en-dessous il arrivera à limiter les dégâts mais c'est pas encore
    prouvé."


    Ben finalement je l'ai
    mon article, me dis-je en rentrant au Beijing Hotel, avec des photos
    sympas en plus... Arrivé dans la suite, je prends un bloc et je commence
    à rédiger mon papier. Je n'ai pas le temps de le terminer mais Philippe
    et Jean-Pierre doivent passer par Hong Kong après deux semaines de
    déambulations chinoises. Brigitte et moi reprenons bientôt le train
    pour Canton. Cette fois nous refusons de quitter le wagon-restaurant
    si ce n'est pas pour rejoindre nos couchettes réservées. Le restaurant
    se vide, le personnel essaie de nous flanquer dehors mais nous nous
    installons sur les tables avec nos sacs de couchage alors ils craquent
    et deux minutes plus tard nous sommes sur nos couchettes.


    Quinze jours plus tard,
    à Hong Kong, je remets l'article et les photos à Philippe qui rentre
    sur Paris dans pas longtemps. Il a bien essayé de contacter Libé d'abord
    mais ils lui ont dit que le sujet n'était pas tellement publiable dans
    un journal de gauche. Il a demandé pourquoi. Il paraît que c'était
    pas convenable comme histoire, que ça allait choquer les lecteurs,
    déplaire à l'ambassade de Chine. Enfin quoi, Pékin, réclamer un
    restaurant Maxim ? C'est le monde à l'envers! Philippe m'appelle et
    me demande ce qu'il doit faire. Ben va voir les journaux de droite,
    va voir le Figaro, du moment qu'c'est pas Minute je m'en fous.


    Il y est allé, il a vu
    les gens du Figaro et ils ont lu mon papier mais pas question de le
    publier non plus. Mêmes raisons, ça n'entre pas dans le champ d'intérêt
    des lecteurs, enfin quoi, le parti communiste chinois serait capable
    d'obliger l'un de nos capitalistes les plus respectés, un homme qui
    connaît le succès, un couturier, un homme de goût, homosexuel de
    surcroît, à trahir notre belle identité nationale en déposant traîtreusement
    aux pieds de la racaille rouge le plus beau, le plus réputé fleuron
    de nos loisirs culinaires, un symbole du luxe et de la richesse hexagonale:
    le restaurant Maxim !? Jamais Monsieur, jamais ! Pourquoi pas la Tour
    d'Argent aussi pendant que vous y êtes !? Sortez faquin ! L'article
    n'a jamais été publié. Le reporter de Paris-Match a réussi à faire
    passer le sien dans la rubrique mondaine je crois mais c'est moi qui
    avais les photos les plus chouettes.


    C'est comme ça que j'ai
    compris que le journalisme ne tracerait pas le chemin de ma liberté.
    D'un seul coup j'ai pris ce métier en horreur puisqu'il semblait impliquer
    une certaine prostitution de l'écriture, en tout cas en France. Désormais
    je n'écrirai plus que pour Fluide Glacial ou Hara Kiri... s'ils veulent
    bien de moi.


    Nish





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