Ride the World in Style

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Kawasaki W650

Welcome to my nightmare

Oh moi je ne suis qu'un bouffon Messires !
Un acrobate verbal pour mieux vous faire rire,
Jongleur grammatical et n'étant pas bien né,
Je mendie les regards et fais des pieds de nez.
N'ayant que peu de foi en la nature humaine,
Je traque les fissures de ses allures mondaines.
Je dis les vérités que l'on déteste entendre
Et attire la haine quand je voudrais du tendre.
Mais mon vocabulaire est une bien piètre épée
Et je vous laisse Messieurs l'honneur de batailler.
Nish

samedi 30 janvier 2010

Elle court

Elle court

"Il fait chaud et humide, au moins trente degrés à l'ombre mais elle court sur le trottoir ensoleillé. Je suis grand et je marche vite, alors ça fait un moment que j'entends ses talons frapper le trottoir derrière moi, un son qui me rappelle toujours Betty Boop ou Minnie, je ne sais pas pourquoi.
Je dis qu'elle court mais en fait, elle ne peut pas... sans cesse d'autres piétons, venant en sens inverse, ralentissent ou même bloquent son élan. Aussitôt l'obstacle franchi, elle reprend sa course mais c'est pour mieux buter, cinq pas plus loin sur un autre badaud balourd et indifférent. Elle tarde à me dépasser. Clip clop, clip clop, un arrêt, et ça repart, et ça s'arrête... je me dis qu'elle n'y arrivera jamais.
Et pourtant si, la voilà à côté de moi, elle trottine aussi vite qu'elle peut mais elle ne veut pas se casser la figure. Son sac danse, la bride glisse de son épaule, elle la replace au dernier moment, ses chaussures claquent sur le bitume, le tressautement de ses petits seins passent en 78 tours, il est neuf heures, elle est en retard. Il ne faut pas.
Pourquoi est-elle partie si tard aussi !? S'est-elle attardée à choisir son maquillage ? Un enfant malade peut-être ? Ou encore un mari, un amant qui ne voulait pas la laisser sortir du lit ? Un mèl à répondre au dernier moment ? Une dernière confidence à faire sur ICQ ? Ou encore une simple constipation malvenue ?
Toujours est-il qu'il faut qu'elle se dépêche à présent. Elle a cru pouvoir voler un peu plus de liberté que d'habitude et maintenant, il faut qu'elle sue ! Telle est la dure loi des neuf-à-cinq ! Elle le sait, elle ne se ménage pas.
Mais après quoi court-elle exactement ? Elle ne va pas à l'Alliance Française, j'y vais, je la reconnaitrais. Or après l'Alliance, il n'y a plus guère que le parc et puis l'avenue...
Ah ! Ça y est, je comprends. Il y a un minibus garé le long du trottoir. Des passagers y montent l'un après l'autre, déjà il n'en reste plus que trois, puis deux, puis un seul... comme ils grimpent vite, jamais elle ne parviendra à les rejoindre à temps ! Quel dommage, elle y était presque ! Mais ses semelles sont glissantes et le bord du trottoir est tout proche, il faut redoubler d'attention pour ne pas se casser la figure au risque de ruiner ce joli tailleur beige, responsable, si ça se trouve, du retard de la belle.
Le mini-bus semble le faire exprès, il referme ses portes au moment même où elle allait parvenir à leur hauteur, le voilà qui redémarre !
Je remarque une sorte de flottement qui s'empare de la jeune femme, une partie d'elle qui abandonne la partie... sa tête dodeline déjà... mais non ! La voilà qui chasse sa faiblesse, elle ne peut s'autoriser à la défaite, elle se reprend ! Elle a encore son élan pour elle, il l'entraine toujours.
Alors elle court à côté du véhicule qui, impitoyablement, prend de la vitesse.
Ce n'est peut-être pas le premier retard de la semaine, elle ne peut pas s'en permettre un autre ! Elle ne peut s'y résoudre, non, il n'est pas trop tard, il faut qu'elle le rattrape !
Hélas c'est peine perdue et, vitre après vitre, elle se laisse dépasser... que peut-elle bien y faire ? Tant d'efforts et de sueur pour rien ! C'est trop bête !
Elle sait bien qu'elle ne peut pas continuer à courir comme ça au milieu de l'avenue et de la circulation, non, il faudrait qu'elle retourne sur le trottoir où tout le monde l'observe, même cet étranger avec son chapeau bizarre !
Seulement sur le trottoir, il faudra faire semblant de ne pas remarquer les sourires goguenards de tous ces abrutis qui l'ont vue s'avouer vaincue, pire, elle devra aller se placer derrière eux pour attendre le prochain mini-bus. Et là, essoufflée, en nage, il faudra encore qu'elle cherche la meilleure excuse à fournir au sous-chef, qui ne marchera peut-être pas aussi facilement cette fois... on aura beau faire sa bonne fille, elle entend déjà les remontrances hypocritement camouflées sous un sourire faussement paternel.
Ah non ! Ce sourire, cet air entendu entre les collègues, elle ne peut plus supporter ça ! Seulement voilà, l'arrière du minibus est déjà remonté à son niveau... elle ne va tout de même pas s'accrocher au pare-choc !
Elle abandonne, elle arrête sa course et, machinalement, dans le dernier espoir dérisoire de sa volonté vaincue, elle ferme sa main droite et elle frappe un coup unique, au tout dernier moment, sur l'aile arrière du véhicule. Ça y est, c'est fini, elle a fait tout ce qu'elle a pu, il ne lui reste plus qu'à se fondre, discrètement mais piteusement, dans la foule. Déjà elle se tourne vers ce trottoir qu'il lui faut rejoindre.
C'est du coin de son oeil droit qu'elle réalise, de justesse, que le mini-bus s'est finalement arrêté pour elle. Le chauffeur a dû entendre le petit coup qu'elle a frappé, ou peut-être s'était-il juste joué d'elle, on s'ennuie tellement derrière un volant et elle semblait si pressée !
La joie la transporte, les portes se sont rouvertes pour elle, elle est sauvée, son effort a payé, il y a une justice, un dieu peut-être ! Encore une fois elle est parvenue à se dissoudre à temps dans l'huilage de sa mécanique quotidienne. Quand elle arrivera au bureau, ce sera lavée de tout soupçon d'indépendance, on pourra ignorer sa vie privée, cette sale intimité qui a encore failli la faire désigner du doigt !
Ah elle ne changera jamais ! Toujours en retard ! Toujours mille trucs à faire ! Il faut pourtant bien qu'elle s'y fasse ! Le chauffeur du mini-bus a redémarré en trombe avant même qu'elle ne se soit assise, la faisant trébucher mais elle lui doit tout à ce chauffeur ! Peut-être bien qu'il se fichait d'elle pour s'amuser à ses dépens mais il a tout de même fini par s'arrêter, alors elle ne dira rien, quoiqu'il fasse encore. Non ! Elle le remercie tout bas, au contraire.
Elle s'asseoit. Elle respire.
Alors même qu'elle retrouve son calme, bienfaisant, une sorte de voile monte et embrûme ses yeux qui brillaient de vie et je devine qu'hélas, c'est bien là son regard ordinaire."
Nish

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